24 heures de Bâle (8-9 mai 2004)

Impressions de course

 

Préparation :

30 septembre 2003, hôtel London – Athènes. C’est en compagnie de mes 3 camarades Bretons du Spartathlon, avec qui je partage une chambre transformée en dortoirs de 4 lits que nous déconnons sur nos prochains objectifs. En effet, nous marchons à peu près comme des vieillards impotents et pourtant nous devisons sur des courses de 100 kms, 24 heures, Genève-Bâle etc…On rigole de l’incompréhension des gens à notre égard qui nous entendraient ainsi à deviser sur nos futurs objectifs. S’inscrire alors que le Spartathlon couru il y a 2 jours nous a laissé ses empreintes douloureuses dans nos muscles et tendons ! Est-ce par défi, pied-de-nez à la normalité ou plaisir que l’on court ainsi ? Un peu des trois assurément ! Mais cela reste un mystère pour nombres de gens. On descend les escaliers en ascenseur et on remonte pareil. C’est mieux qu’à reculons. René et Gilbert ont envie de courir les 24 heures de Bâle et Genève-Bâle pour qu’on se retrouve et rigole à nouveau un bon coup.

Décembre 2003. J’aligne les kms comme jamais pour finir l’année avec 6500 kms, à une moyenne calculée d’à peine 12 km/h. Ils sont là, pas surévalués. Bâle, c’est dans 4-5 mois, j’y vais pour casser 230 kms au minimum. Janvier, douleurs générales tournantes au genou gauche. J’arrête de m’entraîner 2 semaines et demi depuis le 2 février pour guérir. L’échéance pour m’inscrire est arrivée avec le début avril. Cela fait 5 semaines et demi que j’ai repris l’entraînement progressivement de 100 kms à 150 kms par semaine. Je ressens encore des douleurs au genou après 2 h 30 de course, mais les 18 séances de physio m’ont fait le plus grand bien, tout comme les étirements. Christophe, mon physio est très optimiste par rapport aux progrès et aux sensations que je ressens et lui décris.

Samedi 8 mai, 8 h du matin. Une assiette de cornettes de pâtes au déjeuner, 1 yoghourt nature et 1 énorme cuillère de miel avec 1 tranche de pain. Je suis calme mais comme ces derniers jours, j’engloutis du pâteux et autres hydrates de carbone. Mon sac est prêt depuis mercredi soir, je n’ai plus qu’à aller prendre le train avec mon fils Florian qui vient me ravitailler avec un couple d’amis, Fredo et Luce.
Au parc St-Jacques, j’aide à planter la tente qui sera notre QG durant 24 heures. Toujours très calme comme durant le voyage : j’ai lu la presse du jour pour ne pas penser à ma course. Dans ma tête, je suis prêt, mes 1300 kms d’entraînement de mars et avril (ou 3370 les 6 derniers mois) sont là qui me donnent confiance, avec des week-ends à 100 kms. Je me dis que peu de coureurs peuvent prétendre à autant d’entraînement. L’allure du départ est définie, les explications pour les ravitaillements sont claires pour mes aides depuis notre rencontre d’il y a 1 semaine. Il est primordial pour moi que tout soit réglé longtemps à l’avance. Ainsi, la dernière semaine est consacrée au repos, à bien me nourrir, à me donner confiance et donc des forces. L’entraînement léger de 3 séances d’une heure me permet de recharger mes batteries. Question physique, tout est joué. J’ai le niveau pour ces 230 kms ou c’est trop tard pour l’avoir. Reste l’inconnue du physiologique, est-ce que mon corps va supporter la charge, mes genoux en particulier ? Le mental qu’on me dit fort va-t-il tenir ? J’y pense de manière détournée depuis 6 mois à l’aide de mot de passe sur mon ordinateur professionnel. Quelques pas de course jusqu’aux wc, revenir, les jambes ont l’air OK.

Je remercie déjà mes ravitailleurs de me consacrer un week-end. Cette fois il faut y aller. Je réalise peut-être que je vais courir durant 24 heures. Mes amis Bretons Gilbert et René ne sont pas là. Gilbert est encore mal remis d’une fracture de fatigue du Spartathlon et René n’a pu se libérer. C’est des lâcheurs. René prépare en fait les 100kms des « France ». Retrouvaille au départ de quelques coureurs connus sur de longues courses. Des gars boulimiques de kms. On me donne parmi les favoris.

La Course :

C’est parti ! Le temps ? C’est autant en emporte le vent, avec quelques averses de pluie fine et froide, 10 degrés. Après 350 m, je rattrape le Hongrois parti en tête. Puis je cours avec lui, avec 2 ou 3 autres à tour de rôle pendant les 2 premières heures. On plaisante en regardant les beachvolleyeuses à leur tournoi, qu’on inviteraient bien à boire un verre après la course. On s’excite aussi à taper des mains ou à demander notre passage parfois encombré de spectateurs et de footballeurs. Car il y a 6 terrains de foot autour desquels on court. Avec 6 matches en même temps ! On se questionne sur l’objectif espéré et on se souhaite bonne chance. 5 :25 au premier tour de 1146 m. C’est trop vite par rapport à mon plan de marche. Je devrais faire 5 :42 soit du 12 km/h. Je ralentis sans arrêt, du moins j’en ai l’impression car je tourne comme une horloge au même rythme pendant plusieurs heures. 3 :25 au marathon, je dois effectuer un tour en portant un drapeau bleu.

Je mange mes premières pâtes cornettes mélangées avec des légumes pour bébé. Il me faut 2 tours pour avaler un petit bol. 20 minutes plus tard, arrêt d’urgence en 40 secondes, diarrhée. Je repars en tête. Comme en F1, les arrêts sont secondés (minutés). Les bielles (jambes) n’aiment pas les refroidissements, au contraire du moteur (cœur) qui souffle un peu, mais qui repart de plus belle, histoire de gommer une partie du temps perdu. Après 4 :30, rebelote de diarrhée avec ces petits pots pour bébé avec mes pâtes. Je décide de manger dès lors plus que les pâtes « nature ». 50 km en 4 :05. Mon genou gauche a lancé quelques signaux d’alarme après 2 :30 ainsi que la sciatique que je ressentais dans la fesse droite fin avril. Blocage du bas du dos durant 2-3 tours environ. Vu que c’est encore le début de la course, j’espère que ça ne va pas s’empirer et que ça passe. Et ça rejoint rapidement mon souhait. Actuellement, les lampes témoins sont au vert, tout baigne. 8 :25 au 100 kms,  j’avance régul. Durant les premières 8 heures, je cours à chaque tour sur la terre et le gazon sur environ 350 m. C’est moins dur que les pavés bétons et ça soulage les articulations. Ensuite je cours le restant de la course sur l’asphalte et les pavés car je ressens une inflammation au tendon d’Achille droit. Le gazon est en dévers et ç’en est la cause. Pour remédier à ce début de douleurs, arrêt de 1 min. 30 afin d’introduire des talonnettes sorbothanes dans mes chaussures. Je dis à Fredo qu’il me ravitaille comme un professionnel, on dirait qu’il a fait ça toute sa vie.

La nuit tombe et la température avec. Dès 22 heures, il fait 6 et ensuite 5 degrés jusqu’à 2-3 heures du matin. Je m’arrête peu avant minuit à la mi-course pour enfiler un bas de training.
Fredo court chaque tour sur le bout autorisé pour les ravitaillements en me proposant de quoi boire avec les gourdes tenues au chaud dans le pantalon training. Les boissons restent ainsi tièdes. Florian me donne le temps à chaque tour et ainsi m’aide à rester régulier. Luce fait pareille quand Florian dort un moment ou prend une petite pause. Elle prépare les pâtes, le ravitaillement, les habits lorsque je décide d’en changer. A tour de rôle, ils vont manger et dorment chacun 2 à 3 heures de temps. Le service est vraiment optimal durant toute la course. Fredo me rappelle parfois que je n’ai rien avalé depuis 2 ou 3 tours et se soucie vraiment beaucoup pour moi. De temps en temps, j’ai un point de côté après avoir bu ou mangé trop rapproché. Je m’abstiens alors de reboire ou manger durant 4 tours. Parfois, dès les 16 – 17 heures de temps, je dis que j’en ai marre. C’est les douleurs au genou droit qui deviennent plus fortes. Puis ça passe. Je calcule qu’à ce rythme je devrais casser facilement 240 kms. Mais il reste 7 heures de temps et c’est à ce moment là que j’avais eu ma défaillance lors de mon premier 24h. Au 215 kms, mon ancienne marque, j’ai 20 :40 de course et ça va bien. Je commence vraiment de croire aux 240 kms. Le second est toujours 2 à 3 tours derrière moi et ça me pèse moralement car nous avançons quasi à la même allure.

Après les pâtes, je mange 3 fois du riz et 3 fois du porridge. Avec la course qui se rapproche de la fin, je mange plus souvent, je deviens de plus en plus dépendant du ravitaillement ingurgité. Les réserves du corps sont épuisées. Il n’y a plus que ce qu’on ingère qui donne de l’énergie. Le troisième, Martin Wagen, me donne 2 gels car ma réserve est déjà avalée. J’en ai mangé une bonne dizaine, alors que d’habitude après 4-5 je suis écoeuré. Je bois aussi plus souvent, quasiment à chaque tour mais par petite quantité. Environ 229 km au 22 h, les 240 devraient être atteints car j’en ajoute toujours 9 de plus chaque heure. Je calcule qu’à ce rythme je devrais faire 247kms.

Je dis à Fredo que je fais une course pareille pour la dernière fois de ma vie, je suis vraiment fatigué psychiquement, la pression est grande car je n’ai pas le droit de flancher maintenant si je veux la victoire. Mes aides seraient aussi déçus que moi, je ressens cela dans leurs propos quand ils me disent que le deuxième fait un tour quelques 10 secondes plus rapide que moi. Je me mets alors à calculer. 10 secondes par tour, en 6 tours il me reprend 1 minute. Comme il a 3 tours de retard à 7 min le tour au rythme actuel, cela fait 21 minutes de retard. 21 fois 6 égal : 126 tours pour me rattraper lui sont alors nécessaires. C’est impossible. A moins que je craque et m’arrête. A ce jeu là en 3 tours il aurait fait son retard. Ce qui est aussi possible.
Je me remémore les 11 kms d’avance de mon premier 24 h après 17 heures de course. J’avais finalement terminé 3ème avec 8 kms de retard. Donc perdu 19 kms en 7 h de temps. Enorme ! Je doute donc beaucoup même si mon allure est régulière, car personne ni moi n’est à l’abri d’une défaillance spectaculaire.
A 1 demi-heure de la fin je me mets à marcher car je sais que j’ai course gagnée et psychologiquement ça me fait du bien car je suis fatigué nerveusement de cette pression, de mes doutes. C’est bête de marcher car j’ai davantage mal au genou droit qui se plie presque à l’envers. Il est enfle et j’ai de la peine à le contrôler. Florian marche le dernier tour avec moi, le 2ème me reprend 1 tour.
Je termine premier avec 2 tours d’avance, mais je me suis sacrifié 2 kms à ma performance. Mais je n’aurais jamais osé espérer autant.
Je suis fatigué mais heureux (à ce moment là, surtout d’en avoir fini). Je dis aussi à l’organisateur qu’on ne me verra plus sur pareille distance. Le lendemain, à souper en famille, on me le rappelle. Déjà, je dis que j’étais très fatigué quand j’ai dit ça et que je ne devais plus avoir toute ma tête. Et que j’ai envie de participer à un championnat d’Europe ou du monde, pour autant que j’aie le niveau d’entraînement de cette année (le 3ème avait 255 au championnat du monde, le 10ème 228) On verra bien.
Sitôt la ligne d’arrivée franchie, je m’arrête bien qu’il me reste encore 3 minutes pour finir mes 24 h. Les muscles se refroidissent. En 30 secondes, je n’arrive quasiment plus à marcher seul, ne pouvant presque pas poser la jambe droite à terre, à cause de l’inflammation du genou. Je me douche assis sur une chaise, je reste longtemps comme si cette douche devait m’enlever des radiations. Habillé et le dernier aux vestiaires, je reste couché sur le banc, grelottant.

La récupération :

Une autre épreuve commence, sans en connaître la durée. Celle de la récupération primaire, réhabituer son corps à manger, à le nettoyer des toxines et radicaux libres emmagasinés dans les muscles à chaque foulée. Je pisserai jaune foncé durant 3 jours, alors que je bois énormément d’eau exprès. Maux de tête le soir durant 1 semaine. Insomnie totale la 2ème nuit après la course, victime de mini-crampes, de palpitations et d’impatience dans tous les muscles des jambes, douleurs générales même aux épaules et à la nuque, fourmillements sous les pieds durant 15 jours.

Petit tour à vélo après 1 semaine. Reprise de l’entraînement par 1h40 de vélo 10 jours après.
A la course par 40 min. 12 jours après. Puis reprise d’une heure ou plus quotidienne dès la 3ème semaine. (Env. 9 h, 115 kms) Bonnes sensations si ce n’est un point dans le quadriceps du genou droit. Avec ce super résultat pour moi, je suis un peu sur un nuage durant 1 dizaine de jours. En ayant économisé le prix d’un billet d’avion !

Jeudi 27 mai, 2 semaines et demi après les 24 h, je reçois 2 t-shirts pour mes aides, le DVD de 30 minutes de la course et les résultats officiels : 246.642 Kilomètres !!! Moyenne : 10.277 km/h

Sans l’aide de mes ravitailleurs, mes amis Fredo et Luce ainsi que mon fils Florian, il ne m’aurait pas été possible de faire une performance pareille. Je n’ai jamais perdu de temps, les boissons étaient toujours à bonne température, les pâtes chauffées, les temps de passage annoncés à chaque tour m’ont aidés à rester éveillé et conscient, à régler mon allure. L’entraînement a été mon affaire, mais le jour de la course, c’est une équipe qui a gagné ! Sans eux, je ne pense pas qu’il m’aurait été possible de faire ce résultat.

Quelques chiffres :

J’ai bu 84 fois : 34x tisane sucrée, 15x jus raisin rouge (3 l), 16x bière sans alcool panachée au sirop, 1x bouillon, 10x eau, 8x coca, 10 gels de 70 g sponser, 2 sachets 300 mg de magnésium,
mangé 15 fois : 8x pâtes, 3x riz, 3x porridge à l’eau, 1 barre protéinée sponser, 15 pastilles de fructose

4 arrêts :
2 arrêts de 40 sec. pour les wc,
2 arrêts de 1min 30 pour mettre :
1 bas training et 2 talonnettes

 

Marathon 3h25, 50km 4h05, 100km 8h25, 12h 137 km, 215km 20h40, 24h 246.642 Kms.
Pour les prochains 24 h, ce résumé sera lu et relu. C’est pour cela qu’il va me servir.